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Hotel California : 115 milliards pour rendre la clé

Le lobby des géants du cloud a chiffré le prix de notre souveraineté : 115 milliards. Le Luxembourg arrive en tête par salarié. Il manque pourtant une ligne à la facture : celle du séjour.

Mercredi matin, premier café, je fais défiler l'actu. Une étude, un tableau, un classement des pays européens - et le Luxembourg est premier. Pour une fois qu'on gagne un classement qui ne parle pas de PIB par habitant... Je lis la légende : 1 711 euros par salarié, sur dix ans. C'est, paraît-il, ce que nous coûterait le luxe de choisir où dorment nos données.

L'étude a été réalisée par l'ECIPE, un think tank bruxellois, et commandée par la CCIA Europe - le lobby dont Amazon, Google et Meta sont membres. Elle chiffre le projet de Cloud and AI Development Act (CADA), le texte par lequel la Commission veut réserver certaines charges publiques - et peut-être demain la banque, la santé, l'énergie - à des clouds sous contrôle européen. Verdict : 115 milliards d'euros sur dix ans. Six fois l'estimation haute de Bruxelles.

Je ne vais pas faire semblant d'être surpris. Le traiteur a toujours trouvé que la cuisine maison revenait cher.

La ligne qui manque

J'ai lu le rapport. Pas tout - il est long - mais les choses importantes se rangent souvent au même endroit : dans la note de méthode. Et la note est honnête, il faut le lui reconnaître. L'étude précise qu'elle ne chiffre pas les bénéfices potentiels en sécurité, en résilience ou en autonomie stratégique, et qu'elle ne doit donc pas être lue comme un bilan coûts-bénéfices complet. C'est écrit, noir sur blanc. Juste un peu en dessous du chiffre qu'on a mis en titre.

Une facture sans la colonne d'en face, ça porte un nom chez mon comptable. Il ne l'emploie pas en public.

Il y a aussi ce détail, que je trouve presque touchant : près de 70 % de la somme, ce ne sont pas des serveurs à déménager. C'est du logiciel à réécrire. Du code pensé, patiemment, au fil des années, pour ne tourner que dans une seule maison. On nous tend le prix de la sortie comme une raison de rester ; j'y vois plutôt le mètre-ruban de la laisse.

Pendant ce temps, les membres du même lobby vendent leurs propres offres de « cloud souverain » - entité européenne, région allemande, personnel local. Ils savent donc très bien ce que vaut le mot ; ils voudraient seulement en rester les fournisseurs. (Je ne leur en veux pas, c'est leur métier. Le nôtre, c'est de savoir compter.)

Ce que je leur accorde

Sur un point, ils n'ont pas tort, et je préfère douter que réciter. Tout ne mérite pas le même niveau de souveraineté. Le site de réservation de la cantine n'a pas besoin du blindage d'un dossier médical ou d'une salle des marchés. Une règle trop large, appliquée sans discernement, coûterait cher - et finirait contournée, ce qui est pire.

Mais je refuse le raccourci qui vient juste après : « c'est cher, donc on reste ». Les trois hyperscalers américains tiennent environ 70 % du marché européen ; les fournisseurs européens plafonnent autour de 15 % depuis 2022. Chaque année passée à empiler du code captif fait grimper la note de sortie. Le meilleur moment pour chiffrer la porte, c'était il y a dix ans. Le deuxième meilleur, c'est ce trimestre.

Alors on fait quoi

Rien d'héroïque. De la tenue de comptes.

  • Chiffrer sa propre sortie, maintenant. Pas celle de l'Europe : la vôtre. Une après-midi, un tableur, vos trois applications critiques. Combien pour les déplacer ? Si personne ne sait répondre, c'est déjà une réponse.
  • Classer avant de déménager. Public, interne, sensible, critique. Le souverain pour ce qui le mérite ; le reste vit où il veut. C'est moins spectaculaire qu'un grand soir, et beaucoup plus finançable.
  • Écrire portable. Conteneurs, bases ouvertes, standards documentés. Chaque service propriétaire adopté « parce que c'est plus simple » ajoute un maillon. Parfois, ça vaut le coup ; il faut juste le savoir au moment de signer.
  • Lire le Data Act. Le changement de fournisseur cloud y est encadré depuis septembre 2025, et les frais de sortie doivent disparaître en janvier 2027. Au prochain renouvellement, posez la clause de réversibilité sur la table. Poliment. (Enfin, fermement. 😊)

1 711 euros par salarié sur dix ans, c'est un peu plus de quatorze euros par mois - à peu près un abonnement de streaming. Je ne sais pas si c'est le bon chiffre ; personne ne le sait encore, le texte est en discussion. Mais je remarque qu'on ne m'a jamais présenté la facture de l'autre colonne. Celle du jour où quelqu'un, ailleurs, décide que la chambre n'est plus disponible.

On peut toujours rendre la clé. Encore faut-il avoir gardé le plan de la sortie.

Be smart, be safe, be sustainable.

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