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No Fate But What We Make

L'an dernier, j'ai lâché un client qui ne me laissait plus respirer. À mon échelle, je faisais ce que l'Europe n'ose pas faire à la sienne : reprendre la main.

L'an dernier, mon comptable a qualifié une de mes décisions de « courageuse ». Venant de lui, ce n'est pas un compliment.

Le client en question payait rubis sur l'ongle - cette ligne du tableur qu'on regarde, à la fin du mois, avec une tendresse un peu coupable. Seulement, il avait une conception très personnelle de la délégation : il déléguait le travail, jamais la confiance. Chaque décision repassait par lui, chaque initiative demandait sa permission, en triple exemplaire et de préférence avant 9h. J'ai joué le jeu un moment - on a tous des factures - en me disant que ça finirait par se tasser. Ça ne s'est jamais tassé. Et puis un matin, devant un mail qui m'expliquait comment mettre en forme un document que je faisais déjà très bien quand lui passait son bac, quelque chose a lâché. Sans bruit.

Alors j'ai dit non. Poliment. (Enfin, je crois. 😊)

Ce n'est que plus tard, sous la douche - là où arrivent les meilleures idées comme les pires - que le rapprochement m'a sauté aux yeux. Ce que je venais de faire à ma minuscule échelle, l'Europe n'arrive pas à s'y résoudre à la sienne. Reprendre la main. Refuser la laisse, même dorée.

Même question, deux échelles. On attend quoi, au juste ? Et surtout : on attend qui ?

Le sauveur ne viendra pas

On a longtemps cru qu'un grand allié veillait. Pratique, l'allié : il héberge nos mails, nos administrations, nos dossiers de santé, et nous laisse du temps de cerveau disponible pour autre chose. Puis Trump 2.0 est passé par là, et on a redécouvert ce que tout gamin de cour de récré sait déjà : celui qui tient le ballon décide quand on arrête de jouer. Ce n'est pas une trahison, c'est de la géopolitique. Notre erreur à nous, c'était d'avoir confondu confort et sécurité.

Et pendant qu'on guette le sauveur providentiel - le grand plan, la licorne européenne, l'homme fort qui réglera tout - le système fait ce que font tous les systèmes : il résiste à sa propre disparition, avec une énergie qu'on aimerait voir mieux employée.

Un aparté qui me reste en travers. On a des gouvernements capables d'interdire le smartphone à l'école et l'IA pour les devoirs, au nom de la « protection » - tout en étant visiblement gênés par des gamins de quinze ans qui manient ces outils mieux que nous. On ne protège pas une génération en la coupant des outils de son époque. On la protège en lui apprenant à s'en servir. Dans mon collège, il y avait des Thomson TO7 ; on nous a appris l'informatique, pas interdit l'informatique. (Celui-là me chauffe trop - j'en ferai un billet à part. 😊)

Même rigidité ailleurs. On se fixe des objectifs climatiques qu'on ne tient jamais, en repassant l'addition aux générations suivantes - élégant. Et au même moment, on tient enfin une technologie qui pourrait vraiment aider : modéliser, soigner, anticiper. On s'en sert surtout pour faire chauffer des datacenters et fabriquer des vidéos de chatons qui dansent. La machine la plus puissante de l'histoire, au service du mignon.

Cynique ? Un peu, oui. Abattu ? Ça, jamais.

Aucun gagnant

Il y a ce vieux film, WarGames. Un ordinateur militaire, Joshua, qui veut jouer à la guerre thermonucléaire pour de vrai. Le gamin qui l'arrête ne le bat pas à la course au calcul - il perdrait, forcément. Il gagne parce qu'il a compris comment la machine pense. Alors il lui fait jouer au morpion. Contre elle-même. Des milliers de parties, à toute vitesse. Et le morpion, joué proprement, ne donne jamais de gagnant. Jamais. La machine finit par le généraliser à la guerre nucléaire : aucun coup gagnant, la seule partie sensée est celle qu'on ne joue pas.

Notre dépendance numérique, c'est ce morpion-là. On rejoue la même partie en boucle - on alimente les machines, elles grossissent, on dépend un peu plus - et au bout, côté européen, pas de gagnant. On ne s'en sortira pas en jouant plus fort : on ne battra pas les hyperscalers à leur propre jeu, soyons honnêtes. On s'en sort comme le gamin du film. En comprenant la logique. Et en changeant de plateau.

There is no fate but what we make. Le futur n'est pas écrit ; il se bricole, brique par brique, par ceux qui s'y mettent pendant que d'autres attendent la circulaire. Je n'ai pas de plan à cinq ans pour un continent de 450 millions d'habitants - ce serait un peu présomptueux. J'ai seulement arrêté d'attendre qu'on me le donne.

Alors on fait quoi

Râler, c'est confortable. Mais ça n'a jamais déployé un seul serveur. Alors, modestement, ce que je vois marcher :

  • Arrêter d'attendre l'État. Il suivra, ou pas. En attendant, ce sont les experts, les PME, les ingénieurs qui avancent. La souveraineté ne se décrète pas d'en haut ; elle se construit d'en bas. Chaque entreprise qui rapatrie ses données est une brique de plus.
  • Construire européen, pour de vrai. Les briques existent : hébergeurs et clouds européens, calculateurs publics comme MeluXina, open source partout où c'est possible. Souverain par construction, pas par communiqué. Ce n'est pas plus cher - ça demande juste un peu plus de soin au départ, et beaucoup moins de regrets après.
  • Garder la main sur l'IA. Ni la subir, ni l'interdire : la comprendre. Une IA qu'on fait tourner chez soi, dont on connaît les données et les limites, rassure plus que dix promesses dans un nuage qu'on ne contrôle pas. (C'est le pari de Circé - mais ce billet n'est pas une plaquette, passons.)
  • Mettre la puissance là où elle compte. Tant qu'à faire chauffer des datacenters, autant que ce soit pour soigner, sécuriser, prévoir. Le chaton dansant attendra.
  • Apprendre, et transmettre. Donner les outils à la génération d'après, comme on nous a donné nos Thomson.

Rien d'héroïque là-dedans. Pas de grand soir. Juste des gens qui décident, un matin, qu'ils n'ont plus tout à fait l'âge de demander la permission de respirer - et qui s'y mettent.

L'Europe n'a pas besoin d'un sauveur. Elle a besoin qu'on arrête de l'attendre. Le reste, c'est du travail - et ça, au moins, c'est à notre portée.

On avance. On résout les problèmes, un par un, sans garantie mais sans s'arrêter. Et de temps en temps, on pose un disque - du Coltrane, 1961, sur vinyle - parce que certaines choses n'ont jamais eu besoin d'être « disruptées » pour rester parfaites.

Be smart, be safe, be sustainable.

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